La tête calée sur mon pyjama roulé en boule, les aspérités de la route résonnent comme un bourdonnement monocorde. Mes oreilles sont, comme à l'accoutumé, bouchées par mes indispensables boule Quiès, qui font leur office pour me couper du monde et avoir la délicieuse sensation que personne aura accès au mien.
Porte d'Orléans, 6h du matin, et je m'étonne de tous ces péquins lève-tôt, que j'imagine aller au charbon tandis que je m'apprête à prendre la route pour Lyon, avec M. et des inconnus. Ceci dit, nous aussi on va au charbon, je me serais allègrement bien gardée de laisser mon B. à la maison, 4 jours c'est trop long et ce lundi s'annonce être la journée la plus chiante du séjour, si on met de côté le fait que demain soir auront lieu des retrouvailles plus qu'appréhendées.
4 semaines que l'angoisse a pris part à mon quotidien, insidieusement, de façon sourde et continue.
J'ai tout fait pour ne pas y aller tellement rien qu'à cette idée, mon estomac devenait lourd et brûlant. C'était pourtant mon idée y a deux ans maintenant, quitter Paris pour la montagne. Nos enfants y auraient galopé, on devait y être heureux. Cette maison nous a plu au premier coup d'oeil, c'était presque inespéré. Les grandes chambres avec ces hauts plafonds, le parquet qui grince et la cheminée en marbre, on y serait bien là, après quelques travaux évidemment mais Papa nous aurait aidés. Quelques mois plus tard, je faisais une photo des clefs posées sur un carton, à côté d'une bouteille de champagne. C'était mon idée, c'était ce que je voulais, et puis l'alliance autour de mon doigt ne laissait plus place au doute, notre vie était un kit Ikéa, restait plus qu'à assembler tout ça, en suivant à la lettre la notice sous peine d'avoir quelques mauvaises surprises.
Le problème c'est que quand je cuisine, j'ai la sainte horreur de suivre le déroulement de la recette, d'ailleurs j'ai jamais de recette, au mieux j'invente, au pire je rate, mais au moins l'ennui n'est pas de la partie.
L'impulsivité participe aussi à rendre la vie moins insipide. C'est pas toujours une réussite, parfois je regrette.
D'ailleurs, désolée pour le verre.
C'est vrai que son contenu n'était pas destiné à son pull, mais les cendres de sa clope étaient malvenues dans ce gobelets que je venais de remplir. Y en a ils sont comme ça, ils cendrent sur le parquet quand ils sont pas chez eux, et ils cendrent dans le verre des autres... Quand ils sont chez eux. Ma foi.
Mais bon, je maintiens, j'aurais pas du. Ce n'est pas parce que sang et semence ont souillé mes draps que pull et pantalon devaient subir le même sort.
De temps en temps, ça part tout seul, le lendemain je suis partagée entre regrets et incompréhensions, me demandant si ce qu'il s'est passé a bel et bien existé. C'est un peu comme si ça avait eu lieu sans moi, le petit monstre fâché et blessé a parlé à ma place. Il faut dire qu'il a ses raisons, aussi.
Mais voilà, il arrive aussi que mes exécutions hâtives soient salutaires. Sinon je ne serais pas domiciliée dans la rue la plus gaie de Paris, avec le plus roux de tous les roux, à vivre une vie heureuse, insoupçonnée après tant de dérapages.
Je serais jurassienne, une Emma Bovary des montagnes, qui porte certainement beaucoup d'affection à son mari mais qui est incapable de l'embrasser avec amour et passion, de l'embrasser tout court d'ailleurs. J'aurais peut-être eu un gros ventre là, je ne sais d'ailleurs pas comment ça aurait pu arriver, mais on se serait forcés j'imagine, comme à chaque fois. Je chasse rapidement ce tableau de mon esprit tant il me fait horreur et je pense à demain, je ne sais pas de nous deux qui sera le plus mal à l'aise. Surement moi, à te voir plongé dans une gêne incommensurable, il y aura contagion.
Heureusement, il y a M., sa présence est bénie, la glace se brisera plus facilement j'imagine. Et puis, c'est deux nuits sur place, et trois jours. Je devrais tenir le coup, du moins je m'en convaincs.

La route est droite, la cime des arbres dans la brume, le climat jurassien sera sûrement moins clément que le parisien. Je tape sur mon clavier tandis que M. dort, ou tâche de dormir. Tout est silence et sifflement régulier, vivement qu'on arrive, il restera alors moins d'heures à compter avant de te retrouver.